Recherche collaborative : une autre façon de filmer
François Havez n’est pas simplement le réalisateur qui vient filmer une recherche ; il participe au processus, s’y implique dans la durée et transforme cette expérience en un film, avec son regard de cinéaste.
Depuis plusieurs années, François Havez collabore avec des équipes de recherche et des personnes directement concernées par les sujets étudiés. Deux expériences ont particulièrement marqué son parcours : plusieurs années de travail autour du logement accompagné et des pensions de famille, puis une collaboration autour de la mucoviscidose.
Dans ces deux projets, sa place ne se limite pas à enregistrer des images. Il participe aux rencontres, assiste aux réunions, échange avec les chercheurs, les professionnels et les personnes concernées. Il découvre progressivement les problématiques, filme les situations et les moments de travail, mais aussi tout ce qui se joue autour.
Le temps est essentiel dans sa manière de travailler. Il lui faut du temps pour comprendre un sujet et surtout pour créer une relation de confiance avec celles et ceux qu’il filme. Il ne cherche pas nécessairement à savoir dès le départ quelle histoire il va raconter. Il avance avec les personnes rencontrées et laisse progressivement apparaître ce qui pourra devenir un film.

Du logement à Dehors Dedans
Sa première expérience importante commence avec sa rencontre avec la chercheuse Frédérique Trévidy. Le travail porte d’abord sur différentes questions liées au vieillissement et au logement, puis progressivement sur le Logement d’abord et les pensions de famille.
Pendant plusieurs années, François prend part aux travaux, filme les rencontres et réalise de nombreux films courts. Il découvre ainsi les méthodes de la recherche collaborative et les personnes qui y participent comme co-chercheurs.
Cette expérience aboutit à Dehors Dedans, documentaire de 1h22 réalisé en 2022.
Mais le film n’est pas une simple restitution. François cherche ce que le cinéma peut apporter : des situations, des visages, des silences, des relations, de l’humour et des émotions. Jean-Paul, Marcel et les autres personnes rencontrées au cours de cette aventure deviennent progressivement les personnages du film.

La mucoviscidose : une autre manière de s’impliquer
Quelques années plus tard, François rejoint une nouvelle démarche autour de la mucoviscidose, dans le cadre du projet ExPaParM-ACTION.
Cette fois, il entre dans un univers qu’il connaît beaucoup moins. Il échange avec les chercheurs, les professionnels, les patients et leurs proches. Il réalise des portraits et des films courts, mais cherche rapidement à dépasser le simple témoignage.
Ce qui l’intéresse, ce sont les personnes derrière la maladie : leur quotidien, leurs relations, leurs projets, leurs inquiétudes, leurs espoirs.
Les rencontres avec Nicolas, Christine, Stéphane et les autres participants vont progressivement modifier son regard sur le sujet.
La caméra devient alors un moyen d’entrer dans une relation. Il ne s’agit plus seulement de demander à quelqu’un de raconter sa maladie face à une caméra, mais de prendre le temps de le connaître, de revenir, de partager des moments, parfois de filmer beaucoup, parfois de repartir avec très peu.
Cette expérience fait émerger chez François l’envie d’aller plus loin et d’envisager un film documentaire de long métrage autour de la mucoviscidose, en suivant les personnes dans la durée.
Entre recherche et cinéma
Ces deux expériences ont progressivement construit une manière de travailler particulière.
François reste réalisateur, mais il accepte de ne pas être seulement celui qui arrive avec une caméra pour recueillir des images. Il prend part à la vie du groupe et observe aussi la manière dont le travail se construit : les débats, les désaccords, les moments de doute, les différences de personnalité entre chercheurs et co-chercheurs, les difficultés à travailler ensemble.
Il découvre notamment que les chercheurs eux-mêmes ont une manière singulière de poser une question, d’animer une réunion ou d’écouter une personne. Cette proximité nourrit son propre regard.
La recherche lui apporte des questions. Le cinéma lui permet de les regarder autrement.
Transformer l’expérience en film
Une fois les images tournées, un autre travail commence : le montage.
C’est là que François construit véritablement son film. Des dizaines d’heures de rushes peuvent devenir quelques minutes. Une phrase peut être supprimée, un silence ajouté, une musique placée sur une image. Une scène peut être déplacée dans le récit.
François assume pleinement cette part de création. Il ne prétend pas être un observateur neutre. Il revendique son point de vue de réalisateur.
Mais cette liberté s’accompagne d’une responsabilité : rester fidèle aux personnes qui lui ont fait confiance.
C’est une question qu’il se pose constamment : est-ce que je ne les ai pas trahies ?
Pour lui, la réponse ne peut pas venir uniquement du réalisateur. Elle doit aussi venir des personnes filmées. C’est pourquoi il tient à leur montrer le résultat et à entendre leur réaction.
Donner une autre place aux personnes filmées
Au fil de ces expériences, François a également constaté quelque chose qui n’était pas forcément son intention première : le fait d’être filmé peut parfois permettre à certaines personnes de porter un autre regard sur elles-mêmes.
Des résidents lui ont expliqué que le film leur avait donné davantage confiance pour prendre la parole. Certains ont découvert leur propre image autrement.
Le cinéma peut ainsi faire apparaître des personnes que l’on regarde peu ou que l’on réduit trop souvent à leur situation : personne sans logement, résident d’une pension de famille, patient atteint d’une maladie chronique.
Pour François, il ne s’agit pas de parler « à la place de ».
Il s’agit de faire une place à quelqu’un dans un récit, puis de permettre à ce récit de circuler auprès d’un public qui ne l’aurait peut-être jamais rencontré autrement.
Deux recherches, une même démarche
Le logement et la mucoviscidose sont évidemment deux sujets très différents. Mais ces deux collaborations ont permis à François Havez de développer une même démarche : prendre le temps de rencontrer, observer, écouter, filmer, puis chercher au montage comment faire apparaître une histoire.
Ces expériences lui permettent d’entrer dans un sujet, de le découvrir progressivement et d’en comprendre les enjeux au contact de celles et ceux qui le vivent.
Le cinéma vient ensuite proposer une autre forme de récit, avec ses choix, son rythme et son point de vue, sans perdre la complexité des personnes rencontrées.
C’est dans cet espace entre recherche, rencontre et création cinématographique que François Havez poursuit aujourd’hui son travail.



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